RESISTANCE AU CHANGEMENT : QUELS SONT LES ORIGINES ?

Pourquoi ne fait-on pas toujours ce qu’il faudrait pour guérir ou changer ?

Philippe Coat, Hypnothérapeute, Sophrologue, Formateur, Colmar

Philippe Coat, Hypnothérapeute, Sophrologue, Praticien en psychothérapie émotionnelle & cognitive

Nous connaissons tous une personne dans notre entourage qui semble ne pas vouloir changer ou guérir. Elle souffre et cependant, de façon un peu inexplicable, elle ne fait rien ou presque pour échapper à cette souffrance : elle n’entame aucune thérapie, se garde bien de consulter un médecin ou, si elle s’engage dans un traitement quelconque, finit toujours par abandonner très vite au motif que « de toutes façons, tout ça c’est de la connerie », « dans mon cas, ça ne fonctionnera pas »… Et on a parfois le sentiment que le sujet, ne faisant preuve d’aucune constance dans ses efforts pour changer, ne peut, bien évidemment, obtenir aucun résultat ! Comme si son investissement dans sa guérison était une mascarade. Voire même, comme si elle sabotait inconsciemment tout processus susceptible de mener à sa guérison. Alors «…l’histoire se répète. »

Qu’est-ce qui explique cette résistance à la guérison ou au changement ? Quels sont les éléments qui empêchent les personnes de prendre des décisions qui serviraient au mieux leurs intérêts ? Pourquoi ne va t’on pas toujours spontanément vers ce qui contribue à notre plaisir, notre libération ou notre élévation ? Explorons quelques-uns des mécanismes qui sont en jeu derrière ce paradoxe et évoquons – à titre indicatif – quelques types de stratégies et techniques cliniques qui peuvent être envisagées pour lever ces freins.

La peur de perdre un bénéfice tangible

Toute décision comporte des bénéfices, certains conscients, d’autres inconscients. Si consciemment je souhaite changer mais que je ne parviens pas à le décider, c’est probablement qu’inconsciemment, j’ai pris la décision de rester là où je me trouve. Conserver son trouble, son symptôme, sa maladie est une décision qui offre des bénéfices tangibles ou symboliques. La résistance au changement provient fréquemment de la peur inconsciente de perdre le bénéfice que m’apporte parfois mon trouble. Examinons quelques exemples.

Marie, atteinte d’une hyper-inflammation du nerf sciatique                                                                   Les traitements que suit marie ne semblent pas beaucoup atténuer sa douleur et encore moins venir à bout de son problème. En arrêt maladie depuis 2 mois, elle est employée depuis 15 ans dans l’industrie où elle est formatrice. Elle connaît son métier sur le bout des doigts. Enjouée, dynamique, dotée d’une autorité naturelle ,elle est appréciée dans ce milieu masculin où elle a su se faire une place. Avant l’apparition de sa maladie, elle se déplaçait beaucoup en voiture d’un site à un autre. Elle marche maintenant avec peine.

Quel bénéfice tire t-elle de cette douleur qu’elle doit endurer ? La thérapie se désintéresse volontairement de son symptôme pour cerner ce qui se joue en elle. Son affection du nerf sciatique n’est pas le problème à traiter, il n’en est que l’ombre, la manifestation. Sa maladie est la compensation symbolique inconsciente d’une émotion qui n’a pas pu s’exprimer, d’un désir profond qui n’a pas pu venir à la conscience : elle a intégré ce milieu professionnel à une époque où, dans ses choix, acquérir une sécurité matérielle importait plus que la possibilité de se réaliser dans son métier. Elle est aujourd’hui respectée pour ses compétences, dirige une équipe, gère des budgets importants et tout cela comble son ego. Mais dans le même temps, ses aspirations profondes ont évoluées, elle a changé. Elle s’est d’ailleurs récemment formée au Yoga, s‘intéresse à la spiritualité… et s’éloigne peu à peu du système de valeurs dominant dans son milieu professionnel où prime la recherche de « l’excellence », le « just in time », « le client roi », « l’agressivité commerciale »… Et même si elle ne se l’ai pas encore tout à fait avoué, ces valeurs lui semblent aujourd’hui puériles. Mais est-elle pour autant prête à renoncer aux avantages que lui procure son poste ?

Alors ce conflit interne inconscient qui ne peut pas s’exprimer par des mot va se manifester dans son corps. Ce corps exprime le désir profond qui traverse Marie : évoluer dans un environnement en consonance avec ses valeurs et qui lui permettrait de s’accomplir en tant qu’être humain.

Le bénéfice de sa sciatique ?                                                                                                                                      La maladie la maintient opportunément à distance d’un milieu qui ne la nourrit plus. Le médecin ou thérapeute qui s’avisera de faire disparaître son affection à court terme avec une approche allopathique (2) (en se focalisant sur les symptômes) va à l’échec. Les symptômes ne céderont sans doute pas durablement tant que persistera son conflit interne.

Pourquoi ne pas mener une analyse logique et systématique des possibilités : « Et si vous démissionniez ? ». Bien que ces approches conscientes soient utiles, elles présentent de sérieuses limitations dans la mesure où le dilemme décisionnel se trouve en sous-sol et qu’il peut rester sourd à toute approche rationnelle. 

Action thérapeutique envisageable pour favoriser le changement

Connecter Marie à son identité authentique

Marie a incorporé des valeurs et plus largement, des façons de penser, d’agir et de ressentir qui appartiennent à son père plutôt qu’à elle. Elle a d’ailleurs été élevée comme le garçon qui était désiré par ses parents. Cette « introjection » commence à perdre de sa force mais Marie n’a pas encore conscience que le trouble qu’elle ressent en elle est l’expression d’une aspiration profonde à vivre en conformité avec son identité authentique. Le travail thérapeutique va viser, par l’hypnose, à la libérer de ses limitations apprises dans son environnement familial. Dans l’état hypnotique, elle va se connecter à ce qui fait sa singularité et acquérir progressivement la capacité à l’accepter.

L’inviter à se projeter dans un futur où elle vit en conformité

avec ses aspirations profondes

Dans un seconds temps, elle sera peut être en capacité à apporter dans sa vie quotidienne les changements nécessaires, à se projeter aussi dans le futur et, s’il y a lieu, à dessiner un projet de vie / projet professionnel plus en consonance avec ses vrais désirs (par l’hypnose encore).

 

La peur de perdre un bénéfice symbolique

Alain, partagé entre sa femme et sa maitresse                                                                                             Alain est torturé lui aussi par un dilemme qui rend le changement difficile. Il est marié avec Julie depuis 20 ans, heureux dans son couple. A l’âge de 45 ans, il constate avec dépit qu’il n’avale plus ses 10 kilomètres de course à pieds dominicale avec aisance. C’est dans ce contexte  qu’il croise un amour de jeunesse et depuis entretient des relations ponctuelles avec cette femme. La situation le fait souffrir, fait aussi souffrir sa femme à laquelle il a avoué sa liaison. Mais il ne parvient pas à prendre une décision : quitter sa femme ou mettre fin à sa relation ? On pourrait comprendre que la difficulté du renoncement à cette liaison s’explique notamment par le plaisir – sexuel et affectif – qu’elle lui procure. Mais le travail thérapeutique réalisé avec Alain révèle qu’il n’est pas amoureux de cette femme, qu’il n’était pas insatisfait sur un plan sexuel avant sa rencontre et qu’enfin, il est toujours amoureux de Julie qui compte énormément pour lui.

Alors pourquoi reste t-il dans cette situation ?                                                                                           Parce qu’elle lui procure un bénéfice symbolique important : alors que les effets de l’âge commencent à se faire sentir, monte une angoisse de mort encore inconsciente. Cette relation extra-conjugale représente sa jeunesse perdue, sa vitalité d’autrefois et surtout l’ensemble des possibles qui s’offraient à lui à l’époque de ses 20 ans. Y renoncer, ce serait prendre conscience de tout ce qui n’est désormais plus possible. Et se défaire du rempart qu’il a édifié pour tenter de contenir cette angoisse de mort qui commence à poindre.

Action thérapeutique envisageable pour favoriser le changement

Sur la thématique de la mort et de la vieillesse

Pour aider Alain, tourmenté par la décision à prendre, le thérapeute pourra interroger ses significations inconscientes. Inviter Alain à prendre conscience que le maintien de sa liaison est un projet d’immortalité symbolique et que sa difficulté à faire un choix procède notamment de sa peur de perdre cette illusion de jeunesse éternelle.

Puis travailler sur la mort pour l’amener à prendre conscience des bénéfices d’une vie vécue dans la perspective de la mort : distinguer l’essentiel de l’accessoire, mieux jouir de la vie. Comme l’avance nombre de grands penseurs et philosophes (Platon, Montaigne, les Epicuriens, le bouddhisme…), pour préparer un homme à bien vivre, il faut le préparer à mourir.

Les avantages de l’âge pourront aussi être mis en exergue pour favoriser l’acceptation de la jeunesse révolue : une plus grande capacité à jouir de la vie, à contempler, à transmettre aussi. Bref, un nouveau projet qu’il lui appartient de construire.

Sur la thématique du choix

Le travail portera sur la question du choix et notamment le fait que ce dernier suppose un renoncement. Le patient pourra être amené à prendre en considération les avantages de l’action par rapport à l’inaction dans laquelle il s’est enlisé. Par exemple, le fait que l’inaction maintient le trio dans la souffrance, sans espoir d’amélioration. L’action produit dans tous les cas un apprentissage. Je progresse parce que l’action que j’ai posée à produit un résultat. Favorable ou défavorable, je peux alors passer à l’étape suivante, tester une autre option ou me maintenir dans la situation acquise. Faire le choix du status quo est aussi, bien entendu, une option pour Alain, s’il est fait en conscience.

Des pratiques issues de l’hypnose ou de la programmation neuro-linguistique pourront être mises à contribution pour faciliter la décision, notamment en faisant appel à des « guides » du passé, du présent ou du futur (parent, ami, guide spirituel réel ou fictif…) qui vont apporter leurs qualités ou leurs conseils à la personne.

 

L’insécurité engendrée par un traumatisme

Parfois aussi, la difficulté à changer résulte d’une faille profonde qu’un traumatisme a creusé dans la sécurité interne.

Le sujet s’engage dans une thérapie mais va très vite trouver mille raisons pour abandonner : « le thérapeute ne comprend rien, il n’est pas compétent, pas sympathique, dit des choses étranges. Cette forme de thérapie convient sans doute aux autres, mais sur moi, ça ne fonctionne pas… ». Alors il change de thérapeute. Puis de thérapie. On observe qu’il s’évertue à ne produire aucun effort suivi, de sorte qu’il ne devrait s’attendre à aucun résultat substantiel ! Comme s’il programmait son échec. Cet auto-sabotage est inconscient. A un niveau conscient, le sujet veut échapper à sa souffrance.

Isabelle, anorexique depuis ses 14 ans                                                                                              Comment Isabelle ne voudrait-elle pas consciemment se libérer de sa maladie, elle qui souffre d’anorexie et dont l’âge biologique doit avoisiner 75 ans quand son état civil lui en donne 60 ? Depuis plus de quatre décennies elle soumet son corps à un traitement qui en aurait tué plus d’un depuis bien longtemps : hyperphagie d’aliments gras, excès de café et de soda excitant et saturé de sucre, vomissements quotidiens, cigarettes enchainées du lever au coucher… Son métabolisme est totalement perturbé, son corps décharné. Elle a été victime d’un accident vasculaire cérébral qui affecte lourdement son élocution. Et la liste des troubles s’allonge de mois en mois.

Là encore, le trouble du comportement alimentaire ne doit pas être la cible prioritaire de la thérapie, il n’est que l’expression du problème.

L’histoire d’Isabelle recèle un événement important : alors qu’elle est allaitée au sein, sa mère est affectée par le décès soudain de l’ainée de la famille alors âgée d’un peu plus d’un an. En proie à une grande douleur doublée d’une forte culpabilité (l’enfant est mort dans son sommeil, l’avait-on correctement positionné dans son lit, l’avait-on suffisamment surveillé ?), la maman n’a soudainement plus de lait et entre dans un état dépressif (suis-je digne d’avoir un autre enfant, ne va t-il pas lui aussi mourrir par ma faute ?). Isabelle est soudainement privée de la douce sensation du téton dans la bouche, de la mollesse du sein, de la chaleur des mains, des caresses sur la peau, de la sensation de l’estomac qui se remplit, de l’odeur de sa mère, de la tendresse de son regard, du bercement de sa voix. 

Symboliquement – et sensoriellement – c’est un abandon qu’elle expérimente. Or l’ensemble de notre psychisme est étayé sur nos sensations : avant d’avoir un psychisme, le petit homme appréhende le monde uniquement par ses sensations. Une privation sensorielle soudaine c’est comme une couche de papier peint qui se froisse. Les couches suivantes – le psychisme qui s’élabore – risquent fort d’épouser le relief de cette couche première qui comporte des failles. Cette séparation est d’autant plus mal vécue qu’à cet âge, l’enfant ne différencie pas l’autre de lui-même. Il est encore dans la phase de développement dite « symbiotique ». Il est probable que cet accident dans sa jeune histoire individuelle va perturber plus tard le  « processus de séparation-individuation» qui commence vers l’âge de 6 mois. En somme, l’enfant qui ne s’est jamais psychiquement séparé de sa mère sera incomplet, dépourvu d’une partie de lui-même et vivra du coup dans l’anxiété perma nente.

Où réside ici le bénéfice de l’anorexie ?                                                                                                        D’une part, les crises de boulimie d’Isabelle constituent probablement une tentative d’échapper à l’angoisse qu’elle ressent depuis son «abandon » alors qu’elle était un nourrisson. Quoi de mieux que de se remplir pour essayer de retrouver ces moments qu’elle a connu lorsqu’elle était nourrit sous le regard attendrit de sa maman, s’abandonnant, une fois repue, dans le confort et la sécurité ?

D’autre part, elle vit dans une relation ambivalente avec sa mère : elle recherche en permanence l’amour maternel qui symboliquement lui a fait défaut, elle aspire à cette symbiose qui a brutalement pris fin, et dans le même temps, déteste inconsciemment sa maman, coupable à ses yeux de l’avoir abandonnée. Tant que son anorexie perdure, elle a la garantie que sa mère fera preuve d’une grande sollicitude à son égard et ne l’abandonnera pas. Sous l’effet de son amour et de sa culpabilité, sa mère répondra effectivement à ces attentes. Peut-être même jusqu’à son dernier souffle.

Autrement dit, Isabelle regarde sa guérison potentielle comme un risque : « si je ne suis plus malade, maman va t-elle continuer à s’occuper de moi ? ». L’idée de guérir lui fait craindre de connaître symboliquement un nouvel abandon.

Bien sûr, il n’y a jamais, derrière un comportement néfaste, une explication valable pour tous. C’est une impénétrable constellation de causes qui est à l’oeuvre – causes génétiques, biologiques, liées à l’environnement naturel, familial, social, à l’alimentation, à l’effet des polluants, aux événements qui ont jalonnés l’histoire du sujet et à sa représentation de ces événements. J’oubliais : toutes ces causes étaient en interaction les unes avec les autres. Prétendre identifier « La » cause est un leurre. J’oubliais encore : toutes ces causes appartiennent au passé, elles ne sont plus et la personne a profondément changée.  Prétendre déchiffrer le mécanisme qui a mené de cette constellation de causes au présent du sujet équivaut à… vouloir pénétrer le mystère de la Vie. Mais fort heureusement, une telle compréhension n’est pas indispensable à la mise en oeuvre d’une stratégie thérapeutique efficace.

Action thérapeutique envisageable pour favoriser le changement

Agir sur le traumatisme

Par des techniques de libération émotionnelle ou l’hypnose, on peut procéder à une reconsolidation de la mémoire émotionnelle problématique. On vise l’apprentissage le plus ancien, celui qui est à l’origine de la forme générale qu’ont prises les couches cumulées d’apprentissages. Le principe consiste à solliciter à nouveau l’amygdale (structure située dans le cerveau limbique) responsable des réactions d’anxiété en activant mentalement le souvenir douloureux. Dans le même temps, en stimulant le système nerveux parasympathique, on adresse un signal contradictoire. En hypnose, on procèdera par exemple par la technique de la « désactivation d’ancre » et en psychothérapie énergétique, en stimulant des points de terminaison de certains méridiens pour adresser un signal (piézo-électrique) qui va agir sur le système limbique. L’hippocampe (très impliqué dans la mémoire émotionnelle) retient alors que cet événement peut être associé à du calme. Les réseaux neuronaux sont progressivement modifiés. Le souvenir de l’événement traumatique demeure, mais l’émotion négative qui lui était associé se dissipe.

Renforcer la sécurité interne

Stimuler à répétition les réseaux neuronaux correspondant à un état de calme, de détente corporelle et de sécurité. Apprendre au patient à générer cet état à la demande.

Agir sur le trouble du comportement

L’action directe sur le comportement néfaste (ici hyperphagie et vomissements) n’est jamais suffisante. Elle vient en complément d’un travail de fond sur le terrain qui a donné naissance au trouble. Même si je ne parviens pas à le déceler, mon comportement n’apparaît pas au hasard. Il est le plus souvent associé à un état interne spécifique. Lorsqu’il apparait, la recherche de « la maitrise de soi » est peu utile car il a un caractère d’automatisme neuro-biologique. Cet automatisme peut être puissant car il a tracé son sillon profondément avec la répétition, parfois sur des décennies. On pourra modifier progressivement ce comportement par un nouvel apprentissage qui sera d’autant plus fort qu’il va reposer lui aussi sur la répétition. Le patient va apprendre en cabinet, dans l’état hypnotique, à générer à la demande un état interne, par exemple, de calme et de détente et ce, en produisant un geste.

Dans son quotidien, il va produire ce geste dans les situations critiques, c’est-à-dire lorsqu’il s’apprête à s’adonner à son comportement problématique. Ce geste va alors installer le calme et la détente en lieu et place de l’anxiété qui présidait à l’apparition du comportement néfaste. Il y a alors reconsolidation de la mémoire émotionnelle. Avec la répétition, le lien entre la situation qui était anxiogène et le comportement néfaste s’éteint progressivement.

 

La peur de s’arracher à une relation fusionnelle

Individuation / fusion : dans son rapport aux autres, l’être humain se situe quelque part entre ces deux pôles. S’il y en a une, la position idéale sur cet axe

n’est probablement pas aux extrêmes. On utilise souvent le terme « fusionnelle » pour caractériser une relation de très grande proximité affective entre des conjoints, par exemple, ou entre un enfant et l’un de ses parents. 

Lorsqu’il y a effectivement quelque chose qui ressemble à une symbiose, les ennuis ne sont jamais bien loins. Vivre dans la fusion c’est vivre dans l’illusion que nous ne faisons qu’un, là où en réalité, nous sommes foncièrement différents jusqu’à un niveau cellulaire. Pour tenter de faire vivre cette illusion « d’unité », je vais devoir abandonner à l’autre ce qui fais ma singularité. Je vais progressivement anesthésier tous ceux de mes désirs qui ne sont pas conformes aux désirs de l’autre. Dans un couple, cette relation risque fort d’aboutir à l’apathie, la banalité, l’appauvrissement, la fadeur et la schlérose.

Lorsque cette relation symbiotique concerne une personnalité masochiste et un parent, ce dernier adresse à l’enfant un message du type : « Ne cherche pas à être toi-même, tu n’en a pas la capacité. Tu as besoin de ma présence pour exister ». (*) Au cours de leur développement, ces individus vivent toute expression libre d’un choix comme interdite, équivalant à une transgression du mandat parental.  A l’âge adulte, les décisions importantes suscitent un sentiment d’insatisfaction, d’ennui, de mal-être diffus provenant à la fois de la peur de la séparation et de la culpabilité soulevée par la transgression envers le parent.

Action thérapeutique envisageable pour favoriser le changement

Renforcer la sécurité interne

Stimuler à répétition les réseaux neuronaux correspondant à un état de calme, de détente corporelle et de sécurité. Apprendre au patient à générer cet état à la demande.

Briser l’influence négative du parent

Rupture du lien en hypnose.

Se connecter à son identité authentique

 

L’insécurité émanant de l’éducation précoce

Changer, c’est accepter l’incertitude, la découverte. Et nous n’avons pas tous appris à tolérer l’incertitude. Les parents d’une nature anxieuse, ou ayant connu un drame familial (un enfant mort très jeune, par ex.) peuvent devenir surprotecteur. Ils peuvent alors chercher à tenir leur enfant à distance de tout risque potentiel : au moment où il apprend à marcher, pourquoi le laisser explorer seul son environnement puisqu’il risque de tomber ? Au lieu d’éduquer leur enfant à faire face à l’imprévu inhérent à la vie et à s’y adapter, ils vont alors le conditionner à éviter toute situation où l’incertitude à sa place. 

A l’âge adulte, lorsque cet enfant partira en vacances, il préfèrera sans doute planifier son séjour dans ses moindre détails (horaires, trajets, sites à visiter…). Inconvénient : il délimite ainsi le champ de sa découverte, autrement dit risque fort de ne découvrir que ce qu’il avait prévu de découvrir. Il sera aussi vite décontenancé par un imprévu. Or dans quel voyage (dans quelle vie) n’y a t’il pas d’imprévu ? Cette recherche de sécurité peut gravement entraver ses possibilités d’épanouissement comme l’exprime Deepak Chopra :« La recherche de la sécurité est une illusion. Les anciennes sagesses expliquent que la solution à cette quête sans issue réside dans la sagesse de l’incertain. Cela signifie que la recherche du sûr, du certain, vient de l’attachement au connu. Et qu’est-ce que le connu ? C’est notre passé. Le connu n’est rien d’autre que la prison créée par le conditionnement du passé. Le connu n’est rien d’autre que la prison. Il ne génère aucune possibilité d’évolution, absolument aucune. Et quand il n’y a pas d’évolution, il ne reste que stagnation, entropie, désordre et décadence. »

Un droit au bonheur délimité par l’entourage familial

Un goût pour le malheur est souvent avancé comme explication du refus de changer. En fait, c’est plutôt le contexte familial ou social qui interdit le bonheur. Cet homme ne peut être heureux parce que son frère ne l’est pas. Il est déjà trop loin de lui dans la réussite amoureuse et professionnelle, il faut qu’il s’arrête. 

Voici ce qu’en dit François Roustang : « Le malheur, la façon de souffrir, le mal-être révèlent toujours un système social et une insertion desquels le patient ou la patiente n’a pas la force de se détacher. Les limites du bonheur ont été tracées par l’entourage. Les franchir fait courir le risque du rejet dans des abîmes de solitude. Parler de conflits psychiques est une erreur, il n’y a de conflits que relationnels. […] cela signifie que la manière de souffrir et d’être malheureux est un produit de relations, pas seulement avec papa ou maman, mais avec tout un milieu dans la suite des générations. Changer l’existence de quelqu’un, c’est sans doute à la fin changer sa vie intérieur mais par le biais du changement de sa place relative ». (*)

Pascal, fils d’un pervers narcissique

L’entourage familial produit aussi parfois de puissants conditionnements affectifs qui nous entrave dans notre désir de changer. Ainsi, par exemple, la façon de se réjouir dépend-elle aussi en bonne partie du comportement des figures d’attachement de notre enfance. Pascal semble s’interdire de jouir de tous les petits plaisirs qui passent à sa portée. Il n’est pas joyeux lorsqu’on lui fait un cadeau, ne s’émeut guère lorsqu’une femme lui déclare son amour, ne s’enthousiasme pas à l’idée de partir à l’autre bout du monde. Et pourtant, une partie de lui adore tout cela. Mais de là à se laisser aller à une émotion plaisante et à en jouir, il y a un grand pas !

Son père est un pervers narcissique. Tout au long de l’année, à chaque événement qui se profile, il travaille à convaincre son entourage qu’il convient de se réjouir. Par exemple, au moment des fêtes de Noël, il dépense beaucoup d’argent dans la préparation du repas, les décorations, achète de somptueux cadeaux pour démontrer sa magnanimité et invite tout son entourage à s’investir dans les préparatifs, à ses côtés – et sous ses ordres. La soirée débute dans la convivialité mais se termine invariablement dans les pleurs qui accompagne la froideur implacable de ses monologues sadiques. Il finit par humilier ses proches, leurs explique à quel point ils sont « minables », traite ses filles de « putes » et expliquent à tous qu’ils resteront toujours incapables de survivre sans lui. C’est le but : les conditionner pour qu’ils vivent dans la dépendance et la soumission à son autorité.

Aujourd’hui Pascal veut changer. Mais il y a toujours cette petite voix au fond de lui qui susurre : « Ne te réjouis de rien. C’est le plus sûr moyen de ne pas souffrir de cette déception qui vient généralement derrière la réjouissance. » Et cet automatisme neuro-biologique, cette programmation paternelle qui à l’approche d’une expérience plaisante déclenche l’anxiété plutôt que la joie.

Un droit à la décision délimité par l’entourage familial

Pascal a t-il même le droit de décider de changer ? Selon Otto Rank, la volonté se manifeste tout d’abord par de la contre-volonté. Les désirs de l’enfant rencontrent l’opposition de ses parents. La volonté de l’enfant se manifeste comme opposition à cette opposition. Si ses parents tentent systématiquement d’étouffer son expression impulsive, il est alors accablé par la culpabilité et va envisager toutes les décisions comme mauvaises et interdites. Devenu adulte, Pascal a bien du mal à prendre la décision de changer car il ne se sent pas le droit de décider.

Cet entourage familial peut également avoir produit des croyances qui vont faire obstacle à la possibilité d’un changement : « Il ne dépend pas de moi de changer », « Je n’ai pas le pouvoir de changer », « le changement recèle d’immenses dangers », « Je peux changer sans renoncer à rien »…

L’incapacité à se projeter dans le futur résultant du manque d’accès à ses sensations et émotions

La capacité à changer peut aussi être affectée par une relation au corps qui pose problème. Lorsqu’il y a « dissociation », c’est-à-dire un clivage entre la cognition et la sensation (l’esprit et le corps), je ne ressens pas dans mon corps mes désirs. En effet, mes vrais désirs naissent dans mon corps, ils ne résultent pas d’un processus cognitif ! Si ces objets que j’appelle « désirs » naissent d’une analyse rationnelle, d’une évaluation avantages/inconvénients, d’une prise en compte des exigences de la société, de l’opinion de mes parents… Ils ne méritent pas le qualificatif de « désirs ».

Mes vrais désirs s’appuient sur mes sensations, sur cette boussole interne qui est l’expression de mon essence originelle et qui me fait dire lorsque je vais dans une première direction : « Je le sens bien, ça me fait du bien, je ressens du plaisir, de l’épanouissement. » Et dans telle autre direction : « Non, je ne le sens pas, ce n’est pas pour moi. » Mais que se passe t’il si je suis dissocié, que mon corps ne fonctionne pas de concert avec la conscience ?. Et bien je ne ressens pas mes désirs, je suis alors dans la confusion et l’anxiété, je ne sais plus sur quel chemin m’engager. Résultat : je n’ai pas de projet, pas de motivation et je procrastine constamment.

Ce phénomène de dissociation est un mécanisme de protection : je me suis mis à distance de mon corps car il a fait mal (agression, accident…) ou parce que j’ai eu peur qu’il fasse mal (par ex., agression verbale d’un proche qui menace de me tuer si je ne respecte pas sa volonté). Il accompagne une large partie de la psychopathologie.

Action thérapeutique envisageable pour favoriser le changement

La thérapie visera à remettre le sujet en capacité à ressentir ses désirs propres notamment en renforçant ses impressions sensorielles et plus largement l’unité entre le corps et l’esprit.

On procèdera par exemple à des mobilisations corporelles dans un état de réceptivité augmentée par un ralentissement de la fréquence des ondes cérébrales tel qu’on le fait en sophrologie.

La peur d’affronter la culpabilité existentielle

Bon nombre de thérapeutes humanistes ou existentiels considèrent que chaque être humain dispose d’un ensemble inné de capacités et de potentialités dont il a, par ailleurs, connaissance. Lorsqu’une personne nie ses potentialités, ne les réalise pas, elle expérimente alors la « culpabilité existentielle ». Si j’ai vécu longtemps avec un trouble et que je m’en débarrasse soudainement, cela pourrait signifier implicitement que j’aurais pu m’en libérer beaucoup plus tôt. Je pourrait alors ressentir cette culpabilité existentielle, me sentir coupable d’avoir gâché une partie de ma vie, de ne pas avoir vécu pleinement pendant ces années où j’étais affecté par mon trouble. La peur d’affronter cette culpabilité existentielle pourrait donc m’inciter à conserver mon trouble.

Philippe Coat, hypnothérapeute, sophrologue spécialisé, praticien en psychothérapie émotionnelle et cognitive.

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  • Irvin Yalom, psychothérapeute américain, professeur de psychiatrie à Stanford, écrivain. In Thérapie existentielle.
  • François Roustang, philosophe, théologien, psychanalyste et hypnothérapeute. In La fin de la plainte.
  • Mode habituel de traitement médical qui combat la maladie en utilisant des médicaments qui ont un effet opposé aux phénomènes pathologiques.
  • Ernest Menaker (p. 613)
  • Deepak Chopra, penseur, conférencier et écrivain d’origine indienne et de nationalité américaine, intervient sur les thèmes de la spiritualité et de la médecine alternative. In Les sept lois spirituelles du succès.